Moritz Leuenberger

En réaction à un de mes discours ou propos, certaines personnes me confient parfois : « C’est exactement ce que j’aurais dit! », une impression qui ne m’est pas inconnue non plus. C’est ainsi que je me suis tout à fait retrouvé dans l’essai que Charles Lewinsky a écrit pour le Tages-Anzeiger, où il fait part de ses réflexions au lendemain de l’acceptation de l’initiative sur les minarets. (La seule chose que je ne parviens pas encore à comprendre est l’organe de presse que Lewinsky a choisi pour publier son feuilleton Eidenbenz.)
A l’âge tendre de 64 ans, Charles Lewinsky a maintenant choisi d’entrer au PS, une décision qu’il explique dans la NZZ am Sonntag avoir prise au terme d’une véritable procédure d’évaluation. Il déclare d’abord que, n’ayant qu’un impact limité en tant qu’individu, il se doit d’adhérer à un parti, puis il passe en revue chaque parti avant de se déterminer.

Le hasard veut qu’on vient de me demander dans une interview si je choisirais toujours le PS si j’avais 23 ans, l’âge que j’avais lors de mon adhésion. A ma grande surprise, je constate que mes considérations de l’époque ressemblent beaucoup à celles de Lewinsky.
Moi aussi, ou plutôt « nous » parce que nous étions à l’époque tout un groupe partageant les mêmes idées, nous avons procédé à une évaluation. Comme pour Lewinsky, le Parti radical était à nos yeux trop axé sur l’économie pour entrer en ligne de compte. Quant au PDC, vu mon ancrage protestant, inutile d’y songer. Le Parti évangélique me semblait pour sa part se rendre coupable d’une contradiction fondamentale, la séparation de l’Eglise et de l’Etat étant à mes yeux la finalité même de la Réforme. Cela signifie également que tout parti, d’un extrême à l’autre de l’échiquier politique, a le droit de défendre des valeurs religieuses avec la même légitimité et la même conviction et qu’aucun d’entre eux ne peut revendiquer l’exclusivité sur ses propres idées. Pour nous, le choix devait essentiellement s’opérer entre le POCH - c’est-à-dire les Organisations progressistes Suisses qui étaient en train de se former – et le PS. Certes, certains traits du PS n’étaient pas seulement pour nous plaire. Le parti nous paraissait parfois conservateur et sclérosé, mais il affichait aussi une ouverture à l’égard de nos conceptions nouvelles ou de nouvelles formes de vie commune. Et surtout, contrairement au POCH, il était un grand parti jouissant d’une influence non négligeable. Il bénéficiait d’une imposante infrastructure comprenant des sections, des secrétariats, des comités, des organismes de diffusion. Il était représenté dans les gouvernements au niveau cantonal et fédéral et parvenait partout à constituer des groupes parlementaires. C’était là notre principal critère. Nous aurions pu façonner le POCH entièrement à notre guise, mais quelle influence aurions-nous eu sur l’ensemble de la politique suisse? Nous préférions un parti qui exerçait son influence depuis de nombreuses années tout en cherchant à le transformer en nous appuyant sur ses structures. Dans notre volonté de changement, pour ne pas dire notre zèle missionnaire, nous avons adhéré à la section la plus conservatrice du PS pour nous attaquer à la base. Pourtant, ce sont nous qui nous sommes transformés au contact de camarades qui nous enrichissaient de leurs expériences faites durant la grève générale et la Seconde Guerre mondiale. Nous nous sommes ainsi débarrassés de certains préjugés. Mais c’est une autre histoire sur laquelle je reviendrai peut-être une autre fois.

Revenons à notre question : si j’étais jeune, est-ce que j’adhérerais encore aujourd’hui au PS ? Tout d’abord, adhérer à un parti ne veut pas dire se glisser sous la couverture d’un lit douillet. On n’adhère pas à un parti parce qu’on est d’accord avec tout ce qu’il fait. Il s’agit seulement d’une orientation générale. Charles Lewinsky n’entre pas non plus au parti avec un « enthousiasme débordant ». Nous nous devons de façonner et de transformer le parti. Par ailleurs, politique signifie influence et je n’en ai guère si je me bats seul, comme le relève aussi Lewinsky.

  • Si j’avais aujourd’hui 23 ans, voici ce que je me dirais: les Verts sont un parti plein d’entrain et dynamique qui sait très bien se vendre, organise des actions de relations publiques sensationnelles et a en tout cas le vent en poupe. Mais je serais réticent à me limiter à l’écologie, les autres questions sociales étant pour moi tout aussi importantes. Je ne voudrais pas non plus camper sur des positions de principe, mais pouvoir mettre en œuvre mes revendications, quitte à accepter des compromis et à renoncer à mes nobles idéaux.
  • Du point de vue de l’influence et du pouvoir politique, les Verts libéraux ne seraient pas assez influents étant donné qu’ils ne siègent dans aucun gouvernement et ne parviennent pour ainsi dire pas à constituer un seul groupe parlementaire. Quant à faire, je préférerais encore entrer au PRL et faire en sorte que ce parti se dote d’une aile verte – voilà sans doute ce que je penserais en tant que jeune.

  • Et je me dirais encore: « Sur certains points, je ne suis pas d’accord avec le PS. » Son vocabulaire me semblerait souvent trop inspiré de la lutte des classes ; si la distribution de bonus me dérangerait aussi, je me demanderais malgré tout s’il est absolument nécessaire de parler d’ « arnaque » à tout bout de champ. Je serais sans doute aussi opposé à la réduction du taux de conversion des rentes, comme le PS. Je me dirais : « Le déficit des caisses de pension ne doit pas seulement être comblé par les employés, mais aussi par les employeurs par le biais des primes. » Mais faut-il vraiment toujours parler de « pillage des rentes » pour faire passer ce message ? Les représentants des gouvernements me paraîtraient peut-être insipides et notre représentant au Conseil fédéral peut-être trop enclin au compromis, mis à part le fait que, de toute façon, il siège au gouvernement depuis trop longtemps … « Mais », me dirais-je, « je partage les valeurs fondamentales du PS et une adhésion me permet d’exercer une influence sur ce parti, de manière à ce qu’il les applique conformément à mes propres idées ».


  • Comme le montre l’article de Charles Lewinsky, il ne faut pas nécessairement avoir 24 ans pour faire ces réflexions, on peut aussi en avoir 64.
    Sa décision me réjouit et je lui souhaite la bienvenue.

    A bientôt
    Moritz Leuenberger

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