N’ayez crainte, je ne communique pas avec mes collègues du Conseil fédéral par blog interposé. C’est par SMS que j’ai fait savoir à Eveline Widmer-Schlumpf que je me réjouissais de son élection comme Suissesse de l’année et que j’estimais qu’elle méritait cette distinction.
L’attribution de ce titre à une conseillère fédérale témoigne certainement d’un regain de confiance en la politique. Cette élection a sûrement été principalement motivée par la fermeté dont la suppléante du ministre des finances a fait preuve durant la crise bancaire. Or, des mesures étatiques comme celles qui ont été alors été adoptées auraient été conspuées il y a quelques mois encore. C’est la dé-mesure qui est à l’origine de la crise financière et il s’agit dès lors, comme cette expression l’indique, de retrouver la mesure perdue et, par conséquent, de décréter des mesures. « Mesures étatiques », « intervention de l’Etat », « régulation », autant d’expressions qui sont redevenues convenables, même si pratiquement personne n’en vient à réclamer ouvertement « plus d’Etat ». Pourtant l’Etat sera encore beaucoup plus fortement mis à contribution, car la crise financière sera suivie d’une crise économique - et la Suisse aura aussi besoin d’un programme de relance conjoncturelle digne de ce nom. Le développement des infrastructures profitera d’ailleurs aussi à long terme à l’économie.

Ce ne sont précisément pas les régulations étatiques qui menacent la liberté économique, mais le fait que « liberté » soit confondu avec « irresponsabilité » et avec la négation de toute norme morale.

Durant les fêtes j’ai vu le film « Gomorra » et lu le livre éponyme. J’hésite à en recommander la lecture, car l’auteur n’y va pas de main morte et son ouvrage pourrait vous donner des insomnies. La description de ce qui se passe lorsque la seule valeur sociale reconnue est le pouvoir économique ne saurait guère être plus glaçante et saisissante de réalisme. Un impératif économique si absolu aboutit en fin de compte à une gestion criminelle des affaires parce qu’il ne connaît pas de limites morales et qu’il n’est pas non plus freiné par des régulations étatiques. Roberto Saviano écrit: « La logique de la gestion criminelle, le mode de pensée des boss est pareil au néolibéralisme le plus extrême. Il dicte, il impose les règles du commerce, du profit, de la victoire sur tous les concurrents. » Le résultat est effroyable : meurtres et assassinats, une guerre faisant des centaines de morts, des victimes exploitées et opprimées. L’Etat italien tente bien de s’opposer au noyautage par la mafia. Dans leur lutte contre la mafia sicilienne, des politiciens comme Leoluca Orlando s’exposent à des représailles (et ne peuvent plus se déplacer sans protection rapprochée) et des juges comme Giovanni Falcone l’ont payé de leur vie.

Malgré cela, l’Etat de droit ne parvient pas toujours à s’imposer. A côté des lois de l’Etat il existe une autre forme de justice, celle de la Camorra, de la Mafia et d’autres réseaux criminels.

Cela étant, je suis heureux qu’ici la ministre de la justice soit élue Suissesse de l’année – et qu’elle puisse se déplacer à sa guise dans l’espace public sans protection rapprochée. C’est aussi ce que l’on souhaiterait à Roberto Saviano.

A bientôt
Moritz Leuenberger

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