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On entend régulièrement dire que la pauvre Suisse est isolée parce qu’elle n’a plus d’amis.

L’Italie vient de mener des opérations « coup de poing » contre les banques suisses que certains expliquent par le fait que le ministre des finances Giulio Tremonti serait un « ennemi de la Suisse ». Le 27 octobre, la NZZ publiait un article estimant le plus sérieusement du monde que le nouveau gouvernement allemand serait mieux intentionné à l’égard de la Suisse que ne l’était le précédent. Et pourquoi ce revirement ? Parce que le nouveau ministre des transports viendrait de Bavière et que « des Bavarois émane ce charme typique des Allemands du sud qui réchauffe plus durablement l’âme suisse que la sobriété prussienne ». Etant un Allemand de l’est, son prédécesseur n’aurait « par la force des choses pas su grand-chose au sujet de la Suisse ». Toujours selon cet article, Wolfgang Schäuble serait conciliant et aurait même déjà tenu un discours du 1er Août. On relèvera cependant que, dans son édition du 24 octobre, le quotidien „Le Temps“ affirmait exactement le contraire, à savoir que « la Suisse, qui avait subi les attaques de son prédécesseur Peer Steinbrück, n’a de toute évidence rien à attendre de ce ressortissant du Bade-Wurtemberg au caractère intransigeant et mis sous pression pour faire rentrer les impôts. »

Il suffirait donc que nous ayons plus d’amis qui nous apprécient et nous comprennent. Nous pourrions alors enfin vivre en paix et nous reposer sur notre îlot suisse dans notre belle autosatisfaction.

Un tel raisonnement me paraît cependant un peu simpliste.

Première difficulté: Que signifie un « ami de la Suisse »? On peut aimer les sommets enneigés des Alpes sans nécessairement être un fervent partisan du secret bancaire, même si les Alpes et les banques entretiennent tous deux des liens particuliers avec la Suisse. Il existe finalement chez nous aussi des partisans convaincus de la démocratie directe et du fédéralisme qui s’opposent à une concurrence fiscale ruineuse et sont favorables à l’adhésion à l’UE. Et celui qui lutte contre l’évasion fiscale dans son propre pays n’est pas nécessairement un ennemi du pays et des gens qui ont accueilli les fonds soustraits.

Deuxième difficulté: lorsque l’on est appelé à défendre une institution ou les intérêts d’un pays, ces derniers priment sur d’autres amitiés. C’est le premier devoir. Si l’on plaçait l’« amitié » au-dessus du devoir de sauvegarder certains intérêts, on se rendrait coupable de gestion déloyale. Jean Anouilh a écrit à ce sujet une pièce de théâtre intéressante : « Becket ou l’Honneur de Dieu ». Le roi nomme son ami de jeunesse au poste d’archevêque en espérant ainsi pouvoir faire cause commune avec l’Eglise. Pourtant l’ami, assumant ses responsabilités ecclésiastiques, s’élève contre le roi (et sera finalement assassiné sur ordre de ce dernier).

Troisième difficulté: on peut être de très bons amis et néanmoins avoir chacun ses intérêts personnels que l’on défend parfois bec et ongles, malgré toute l’amitié que l’on peut avoir pour l’autre. L’amitié doit sans cesse être renouvelée et adaptée à de nouvelles situations. On ne peut pas exiger de l’autre qu’il se plie toujours à nos exigences en le prévenant : «… sinon, tu n’es plus mon ami. »

Soyons clairs: la politique consiste d’abord à défendre certains intérêts et ne se réduit pas aux sentiments, plus ou moins favorables, que l’on éprouve pour un pays, ni à l’entretien de bonnes relations, même si celles-ci sont indispensables à une collaboration fructueuse. C’est pourquoi dresser le portrait psychologique des ministres ne nous aide en aucune manière à accomplir nos tâches politiques (en plus, les portraits évoqués ci-dessus frisent la caricature et ne correspondent en partie absolument pas à la réalité ou en tout cas pas à la connaissance que j’ai de mes homologues.)
La pérennité d’une amitié suppose que chacun se rapproche de l’autre et sache répondre à ses besoins légitimes. Il faut pouvoir se défendre contre les attaques injustifiées et, à plus forte raison, contre les abus, sans longtemps se demander si l’adversaire est un « ami » ou un « ennemi ». Si l’on reste obstinément figé dans l’attente que l’autre reste simplement toujours « un ami », on risque de se retrouver subitement bien seul et de le payer cher. Certains en ont fait l’amère expérience et devraient maintenant nous servir d’exemple – afin que nous n’ayons pas un jour à payer un prix très élevé.

A bientôt
Moritz Leuenberger

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