
Faut-il interdire l'affiche des minarets?
J'avoue ne pas avoir été choqué la première fois que j'ai vu cette affiche. Elle est simplement à l'image de l'initiative, ai-je pensé, donc on ne saurait l'interdire. Mais, faut-il se contenter de cette première réflexion?
La Commission fédérale contre le racisme reproche à cette affiche de faire l'amalgame, de stigmatiser un danger et de diffamer ainsi la population musulmane pacifique de Suisse. La paix publique en serait menacée. Toutefois, la commission ne se prononce pas clairement en faveur d'une interdiction de l'affiche, se contentant de recommander aux municipalités une pesée des intérêts entre la liberté d'opinion et la protection de la société contre l'incitation à la haine. Cette pesée des intérêts aboutit à des résultats divergents. Quelques communes interdisent l'affiche, d'autres l'autorisent. Ces prochains temps, les villes suisses présenteront donc un front totalement désuni, bien qu'unanimes dans leur réflexion: elles sont opposées à l'affiche mais divisées quant à son interdiction.
Difficile de ne pas faire le lien entre le graphisme et l'initiative elle-même. La traduction en images de l'initiative ne peut différer de son texte, ou inversement: l'initiative elle-même a tous les attributs d'une affiche, ramenant les croyants musulmans à un ramassis d'exégètes extrémistes et terroristes, qui en appellent à l'islam sans aucune justification théologique. L'initiative omet juste de souligner que la grande majorité des musulmans condamne l'extrémisme et le terrorisme. Le débat, ravivé maintenant par l'affiche, était déjà animé lorsque l'initiative a été déposée. Celle-ci violait-elle le droit des gens et pouvait-on vraiment l'autoriser? Dans le doute, le Parlement s'est prononcé en faveur du droit d'initiative, jugeant qu'il n'y avait pas lieu de faire preuve de paternalisme envers les citoyens.
Dès lors peut-on traiter l'affiche autrement que l'initiative? Du moment que le Parlement est d'avis que l'initiative pouvait être soumise à la votation, il faut aussi que l'on puisse débattre de son contenu, donc que des annonces et des affiches soient publiées. Ne faudrait-il pas les interdire les deux ou, au contraire, les autoriser les deux?
Entre le texte et l'image, il y a cependant une différence! Chaque affiche est en fin de compte une caricature, une déformation de la réalité. Certes, un texte peut aussi être caricatural, excessif et réducteur. L'initiative sur les minarets en est le meilleur exemple. On peut toujours débattre d'un texte dans un esprit rationnel. (Notez bien le verbe „peut“ et non „doit“, car là aussi il y a la polémique populiste.) Il n'empêche, la discussion peut avoir lieu de manière raisonnable et concrète. C'est cette conviction et cet espoir qui ont conduit à l'époque le Parlement à ne pas interdire l'initiative et à répondre par l'affirmative à cette vieille question récurrente des Lumières: „Peut-on tolérer l'intolérance au nom de la tolérance?“. Oui, car il importe que: „les citoyens puissent et doivent en discuter.“
En revanche, il est impossible de conférer un caractère argumentatif à la traduction en images d'une initiative par nature polémique et fondée sur l'amalgame. De même que le passant dans la rue est dans l'incapacité de répondre, contrairement au citoyen qui peut rejeter le texte par son vote. Le peuple peut rejeter l'initiative et il est aisé d'expliquer que celle-ci exprime une idée réductrice d'une minorité. Cela s'avère autrement compliqué avec des affiches posées sur le domaine public et qui s'imposent à tous. Elles affirment, elles accusent, elles offensent également. Contrairement à l'initiative, il n'est guère possible de s'en distancer. Et c'est là la grande différence entre la parole et l'image. Parce que de telles images notamment marqueront de leur sceau la Suisse. Chaque article publié à l'étranger au sujet de l'initiative sera accompagné de cette image contestée et la plupart des lecteurs ne se souviendront finalement que d'elle, car les images sont généralement plus marquantes, les articles n'étant le plus souvent pas lus. Cette image restera comme celle "de la Suisse" et dans ce cas il est impossible d'éviter un débat dépassionné.
Voici pourquoi, au second abord, je comprends fort bien que l'on interdise cette affiche.
A bientôt
Moritz Leuenberger
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